Tandis qu'il prenait connaissance des nouvelles du jours; - du fait divers banal (le procès Landru) et rien que de très habituel à l'étranger: l'occupation de la Rhénanie, le conflit à la frontière russo-polonaise et les troubles dans les pays baltes - Georges soupira en tournant les pages. Décidement, la paix était encore bien fragile, ce monde était loin de tourner rond et pour un journaliste de terrain, c'était l'assurance d'avoir toujours du travail...
Peut-être faisait-il fausse route, finalement, à vouloir retrouver à tout prix cette mystérieuse infirmière. L'hôpital de campagne où il avait passé de longs mois n'avait pas été en mesure de le renseigner, elle avait repris son anonymat après la fin du conflit et était retournée à la vie civile. Peut-être était-ce aussi un parenthèse dans sa vie ? Elle était redevenue une épouse modèle, une mère de famille attentionnée...
Georges songea que le travail l'attendait désormais, qu'il devait se jeter à corps perdu dans cette activité et tirer un trait sur le passé. Il était temps de tourner la page. Il conservait d'elle cette photographie qu'il regardait à l'occasion et qui restait une énigme insoluble. Sa recherche attendrait un peu, voilà tout !
Tournant la tête vers l'entrée, il aperçut Brulat qui entrait. Les deux hommes s'installèrent à une table pour être plus tranquilles. Brulat commanda un bock et plongeant sa moustache dans la mousse, annonça fièrement après avoir pris une longue gorgée :
"J'ai une bonne nouvelle pour toi ! J'ai vu le secrétaire de rédaction, et on a besoin de quelqu'un pour la chronique théâtrale de la semaine. Ledrain est malade et a déclaré forfait."
Georges le regarda avec de grands yeux.
"Chroniqueur de théâtre ? Comme tu y vas ! Ce n'est pas trop ma spécialité !"
"Bah, tu sauras bien te débrouiller, et puis, petit veinard, il y a des contraintes plus désagréables que celles-ci ! J'aurai pu t'envoyer faire le compte rendu des courses à Auteuil ou des chiens écrasés, alors que là, tu auras tout un tas de petites théâtreuses à découvrir et interviewer... D'alleurs j'ai dis à la rédaction que c'était d'accord. Prends le programme des spectacles et fais-nous découvrir demain ce que tu auras vu ce soir ! Tu as besoin de travailler, non ?"
Georges acquiesca. Après tout, il fallait bien commencer par quelque chose et son compte en banque ne lui permettait pas de faire la fine bouche. Rien ne l'empèchait d'ailleurs de continuer d'écrire la journée et de placer en feuilleton un de ses contes au
Petit Parisien ou ailleurs, et d'aller se changer les idées au théâtre, le soir. Une chronique par jour, c'était à la portée de n'importe que pousse-crayon, pourquoi pas lui ?
Brulat termina son verre et se leva. Laissant quelques pièces de monnaie sur la table, il fit signe au garçon.
"Laisse, c'est pour moi ! A charge de revanche, dès que tu auras fait paraitre ton premier bouquin..."
Les deux hommes se quittèrent en se serrant chaleureusement la main.
"Merci de tout ce que tu fais pour moi !"
"Je dois rencontrer quelques "huiles" tout à l'heure : la conférence de Versailles... Nous verrons bientôt à quelle sauce le boche va être mangé et si nous serons assez stupides pour ne pas lui faire payer cher l'envie de recommencer une guerre ! Je serai au Napolitain vers 19 heures si tu veux me voir !"
Georges repris sa lecture et regarda le programme des théâtres de la soirée. Il y avait là beaucoup de choix, peut-être faudrait-il un petit coup de pouce du destin pour l'influencer ?...
(...)